Hier, aujourd’hui, San Francisco

Hier, c’est 1988, nous passons quelques jours chez des amis, dont la maison d’été dialogue avec les arbres, aux premières hauteurs de Berkeley.

On arpente la baie, on baigne dans la ville, les quais, les collines, les maisons aux couleurs pastel. À Berkeley dans la librairie de Telegraph Avenue, des auteurs français – Michel Foucault, Michel Serres, René Girard… Le sentiment d’un territoire où quelque chose s’invente qu’on ne sait pas, où la contre-culture a fait germer le numérique et les réseaux. Nous marchons dans la ville, avec la sensation de partager légèrement le monde qui se met au jour, dans un accouchement difficile mais passionné, dans la rigueur et la création mêlées.

Nous venons de passer la quarantaine d’années de notre parcours de vie, le web n’existe pas encore, les héros du monde qui vient sont à peine sortis de leurs garages. Il règne ici comme un vent de liberté, un souffle doux de détermination où tout peut s’écrire. C’est ce qu’on pressent, à visiter les ateliers des femmes qui tissent, qui cherchent d’autres voies. Nous partageons les découvertes, portés par le souffle, transfigurés même par l’attention qu’on porte à notre travail où se mêle l’informatique et le textile, par le respect des échanges, par le souci de l’exactitude, du rêve et des sourires. Modeste parcours, mais qui donne densité, qui fait l’enchantement d’un devenir. L’impression que le monde allait s’arrimer mieux à lui-même, s’attacher ensemble un peu plus.

Les réseaux ont couvert de leur toile la terre, ils charroient aujourd’hui les images, toutes les infos multipliées, qui s’annihilent presque dès leur naissance. Ou qui font main basse sur ceux qui les regardent ou les consomment, fascinés, soumis à elles le peu de temps qu’elles durent. Nous ne sommes pas retournés à San Francisco, plus d’attirance et crainte d’un désenchantement, de voir un monde à jamais retourné, blessé, qui se serait noué lui-même.

Les héros du numérique ne sont plus qu’hommes d’argent, qui saccagent la liberté des échanges. Les avidités immenses sont en train de dépecer la terre, et la vie des humains. Les puissants mettent leurs richesses dans la guerre, celle déjà là, et celle à venir. La guerre qui n’a jamais rien résolu, ni satisfait jamais les désirs qui l’attisent. De la terre d’Amérique montent des paroles folles, et bien ailleurs aussi, ce constat d’un monde fracassé, saturé de violence, et qui ne voit d’autre issue que la violence encore. Hier, on imaginait que les réseaux allaient nourrir l’humanité, lui faire percevoir mieux le sens. Aujourd’hui, on n’ose plus rien pour demain, on attend, apeurés.