Saint, le mot vient du latin sanctus, "rendu sacré et inviolable" nous dit le dictionnaire, "par un rite religieux" ajoute-t-il.
Sanctuaires est le titre du livre sujet de cet article, "lieu sacré" donc, et depuis quelques décennies "lieu protégé, préservé". De quoi ? Peut-être de tous, ou d’un, désastre(s) perçu(s) du monde comme il va. Dès l’orée du livre, son auteur1 écrit que son ouvrage est…
pénétré d’une conviction : le modèle combattu ici, celui du déploiement massif des intelligences artificielles génératives bâties sur de grands modèles de langage (LLM2), est […] un "futur obsolète". → p. 15
Continuons notre promenade dans l’histoire des mots : intelligence vient de intelligere, d’où émane la notion de "rassembler ou de cueillir" et de "choisir entre". L’esprit assemble des éléments du monde, les choisit, et les prend avec soi (les "comprend"), les assemble en lui, pourrait-on dire. Quant à l’artifice, il désigne d’abord "l’art de tromper" : artificiel, qui en dérive, prend différentes nuances comme "non naturel", depuis qu’au XVIIe siècle, on a découpé le monde entre nature et culture, ou bien encore "factice"… Génératif enfin, attesté dès le début du XIVe siècle, vient du latin generativus, "qui engendre, qui est concerné par la génération".
Ce livre est étrange, à rebrousse-poil, foisonnant, percutant, il laboure cette intelligence artificielle, progrès révolutionnaire pour les uns, qui va nous ouvrir les champs d’une croissance bienheureuse, inanité terrifiante pour les autres, dévoreuse immense d’énergie, qui va nous conduire à notre perte.
Premier parcours, celui des gourous de la tech, comme on les appelle et ce nom n’est pas fallacieux. Abel Quentin en convoque quelques-uns, Peter Thiel3 d’abord :
Que trouve-t-on dans son chaudron de sorcière ? Libertarisme, transhumanisme, détestation de la démocratie et psychose antisocialiste… […] Sa conviction profonde tient en quelques mots : Il faut qu’il se passe quelque chose. Ou : L’humanité doit trouver un défi excitant pour continuer à exister. […] "Toutes nos institutions sont fondées sur la croissance." → p. 26-28
Même si cela est effrayant et dangereux, selon l’aveu de Thiel, tout est préférable à la pause, à la lenteur. Citons ensuite les propos de l’ancien président de Facebook, qui
a reconnu que le réseau social a été conçu autour de "l’exploitation de la vulnérabilité de l’humain et sa psychologie". Et d’ajouter : "Dieu sait ce que ça fait au cerveau de nos enfants […]. Les inventeurs, les créateurs – comme moi, Mark [Zuckerberg], Kevin Systrom d’Instagram et tous ces gens – avaient bien compris cela, c’était conscient. Et on l’a fait quand même." → p. 47
Les avancées (?) des technologies numériques ne sont pas de simples évolutions techniques, elles mettent en jeu profondément notre rapport au monde et les civilisations humaines. L’auteur cite le philosophe Éric Sadin :
La grande erreur aura été de mettre au même niveau leurs compétences technologiques avec leur prétendue capacité à avoir un avis autorisé sue le cours que le monde doit prendre. → p.24
Entrons dans l’IAG, l’intelligence artificielle générative. Tentons de comprendre. Ces LLM, dans un premier temps, se sont nourris de toutes les informations disponibles, dans un gigantesque vol des données, sans se soucier aucunement du droit d’auteur, et sans que cela ne pose problème… Maintenant que ChatGPT et consorts sont disponibles et répandent leurs infos, celles-ci viennent augmenter leurs bases de données et perturber leur pertinence. Abel Quentin cite les conclusions d’une étude scientifique publiée en 2024 dans Nature :
Les modèles d’IA s’effondrent lorsqu’ils sont entraînés sur des données générées de manière récursive. […] En effet, "à force de traiter des données synthétiques, les productions des IA génératives deviendront de plus en plus homogènes, biaisées et sujettes aux erreurs. → p. 306
Quels impacts de l’IA sur ses utilisateurs ? Le renommé M.I.T. a mené l’enquête aux États-Unis. On demande à trois groupes de rédiger une dissertation, le premier avec papier, stylo et cerveau seul, le second avec en plus l’aide d’un moteur de recherche, et le troisième avec l’aide d’une IAG. Les participants sont équipés de capteurs de mesure de l’activité cérébrale.
Conclusion : la "connectivité cérébrale" du groupe aidé d’une IA générative était presque divisée par deux par rapport au groupe dit "cerveau uniquement". […] Surtout, lorsqu’il était demandé aux membres du groupe aidé de l’IA générative de revenir au bloc-notes et au stylo, pour participer à un autre travail rédactionnel sans aide, ils ne "récupéraient" pas entièrement leur niveau de connectivité neuronale. → p. 63-64.
Le cerveau est comme tous nos organes : il a besoin de travailler, d’être stimulé, sans quoi il s’atrophie. Ce à quoi l’IA nous invite, c’est à la paresse intellectuelle, et à la dissolution progressive de la créativité, la nôtre pour chacun, et celle globale. Et ne rêvons pas sur le discernement et la mesure des utilisateurs :
Bien sûr que l’utilisation délétère de l’IA générative va dominer. […] La machine suivra sa pente naturelle : l’inondation. → p. 79-80
Or, déléguer le plus possible, c’est-à-dire presque tout, à la machine, c’est bâtir une sorte d’apocalypse mentale :
Le savoir n’aura aucune valeur, dans le monde augmenté. Il sera aussi périmé qu’un emprunt russe dans une boîte à chaussures. Plus personne n’attendra de quiconque qu’il sache quoi que ce soit. → p. 94
Le livre brille de mille pépites, que la colère de l’écrivain met en exergue, telle cette phrase de Bernanos tirée de La France contre les robots (1947) :
On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.
Tout un pan du livre est consacré aux rapports de la littérature et de l’IA, qui illustre à merveille les mots de Bernanos :
La beauté littéraire est arrachée, par le labeur, aux forces limitées de l’écrivain. À ses insuffisances, son temps compté. En cela, elle tient du miracle. Tout conspire contre elle, et cependant elle advient, parfois. L’écrivain la fait surgir en luttant contre lui-même : ses faiblesses, sa paresse. […] Que reste-t-il de cette beauté, si l’écrivain devient chef de chantier, et dirige, d’une main molle, un esclave omniscient et omnipotent ? → p. 211
Pour les meneurs de l’IA, l’école doit totalement se réorienter :
L’homme doit se spécialiser dans ce que l’algorithme ne peut pas faire. Son périmètre d’action est défini, en creux, par la machine. Qu’en sera-t-il, lorsque l’homme n’aura plus aucun avantage comparatif ? → p. 258
Il faudrait alors fermer l’école, puisque la machine serait la mieux apte à penser. Alors qu’il faudrait plutôt dès maintenant organiser l’inverse :
L’école du futur doit être le lieu où l’on questionne tout : et, au premier chef, la civilisation de l’Algorithme et des Machines. Où l’on fourbit les armes philosophiques, politiques, rhétoriques. → p. 259
Et la puissance de ceux qui mènent les technologies numériques est colossale, une sorte d’empire mondial qu’on n’a jamais connu. Et ces gourous de la tech se disent pris au piège de la surenchère. Ainsi le fondateur de Facebook :
Si je veux survivre sur le marché, dit Zuckerberg, je n’ai d’autre choix que d’accélérer. Plus exactement, il a le choix, mais ce choix n’est pas d’empêcher ou non de créer l’intelligence artificielle générale. Ce choix est celui d’avoir, ou non, une chance de s’enrichir considérablement en participant à sa création… → p. 238
Dès lors, comment faire barrage à cette déferlante, où rien ne semble plus maîtrisé, ni raisonnable ? Comment faire face, quand la puissance capitaliste de la tech s’érige comme un tsunami ?
Préserver l’intelligence humaine, sanctuariser des mondes non numériques, et même organiser le reflux numérique là où cela est possible pourraient devenir des choix "payants". → p. 304
Nous entrons dans un monde de ressources rares, où il faudra choisir : refroidir les datas centers ou irriguer les cultures ? Comment confier ces choix à l’IA ? Abel Quentin cite les propos de Lance Strate, un universitaire américain :
Je crains qu’il y ait peu d’espoir… À mon avis, le peu qu’il en reste réside dans des communautés isolées, où les gens lisent encore des livres, et se parlent encore. Ça me fait penser aux monastères du Moyen Âge, qui ont maintenu allumée la lumière du savoir… → p. 339
Face à l’artifice conquérant, maquillé d’une fallacieuse intelligence, qui nous incite à déserter notre réflexion, notre créativité, saurons-nous résister par un rapport au monde à la fois plus sain et plus saint ? Peu probable, si l’on s’en tient aux forces en cours qui nous gouvernent… Lisez ce livre, à la fois documenté et cri du cœur de cette humanité, en risque d’être dévorée.
1 Abel Quentin, Sanctuaires, Éditions de l’Observatoire, 2026.
2 Large Language Models. D’autres IA, basés sur des SLM (Small Language Models), sont pertinents sur des cibles plus délimitées.
3 Fondateur de Paypal et financeur de Facebook, entre autres.
Écriture le 30/09/26