Sur la photo : la maison

Le ciel est clair sur la photo, entre le bleu et le blanc, c’est un jour de février délavé par l’hiver.

Au fond on devine des silhouettes d’arbres debout, et d’autres couchées qu’on a mis à bas récemment sans doute. Sur le carton de la diapositive est gravé FEV 73. Je regarde la photo plus de cinquante ans plus tard, dans ce qui est encore ma demeure, dans ce bureau qui était alors une grange saturée de foin, parce qu’on avait commencé les travaux de l’autre côté, vers le bas.

La photo montre les nouvelles ouvertures, une porte et une fenêtre qu’on a fait fabriquer par un menuisier d’un village d’à côté, en ce temps où les artisans venaient prendre les mesures et créaient eux-mêmes leurs objets. J’étais allé le voir dans son atelier, cet homme encore jeune, fils d’un émigré espagnol, j’avais vu la grande scie à ruban, l’immense dégauchisseuse, senti à perdre la respiration les odeurs diverses des bois. Il lui restait quelques planches de noyer, ce bois dur veiné de traces sombres, j’en ai fait plus tard une table basse.

Ces ouvertures se devinent à peine comme neuves au sein de la vieille façade. Dans l’espace entre elles pousse le vieux rosier qui grimpe, qui donne des roses rouges, qui n’existe plus. Tout à droite de l’image, on voit la porte entr’ouverte de l’écurie où l’on pouvait abriter quelques bêtes – cinq ou six tout au plus, et dont on a fait l’année suivante deux chambres.

Tu es sur la photo, dehors, on te voit de dos et d’assez loin mais je te reconnais, comme il me semble que je pourrais te reconnaître de très loin dans le temps, dans la distance, partout. Tu as vingt-sept ans. C’est moi sans doute qui prend la photo, c’est juste pour se souvenir, parce que ce matin d’hiver la lumière est belle, que notre histoire prend corps peu à peu, il y a les ouvertures neuves, et le sable en tas dans la cour, qui dit les travaux à venir.

Sur le toit, les tuiles neuves font des mosaïques de couleurs avec les anciennes, on voit au fond le chemin qui mène du village aux parcelles de terre. Quoi d’autre sur la photo ? Un bac jaune près de la porte. Et un tuyau d’arrosage rouge étalé.

Voilà, c’est la maison d’autrefois dans le soleil d’hiver. Nous ne savons pas encore le bonheur de vivre longtemps ici, des murs à la cour et au jardin. Je me souviens que cet hiver-là, nous avions planté trois pommiers, un seul est encore debout qui nous abreuve de pommes prime chaque été. Depuis des décennies, nous préparons des bocaux de compote, on les met en conserve pour les repas d’hiver. Les saisons nous ont toujours portés de leur danse tranquille, malgré toutes les incertitudes de vivre. Sur la photo on ne devine que le filigrane des vies, un moment fugace sans presque rien à voir. Je te regarde qui sort de la maison, la photo c’est une éternité dans l’instant. Je m’avance vers toi peut-être, je touche ton épaule, et tout m’inonde encore, de ce bienfait d’être ensemble.

Février 1973

Écriture le 29/08/25