Visage (3)

Elle dit : “ J’ai du courage... ”, elle traverse la cour, “ Oui, j’ai du courage ”, elle vient d’apprendre que son mari est mort.

À l’hôpital, dans la petite ville. Le cœur. Après dix jours d’attente, entre la peur et le courage.

Je la regarde qui vient vers moi, qui m’embrasse, je touche son visage rond, que j’ai toujours vu comme la bonté même, répandant sur le monde une douceur un peu riante, un peu distante. J’ai l’impression de vivre la fin de ma jeunesse, à travers la douleur de cette voisine devenue depuis dix ans une présence coutumière, à travers cette déchirure qui passe à travers elle, à grand peine. “ J’ai du courage... ” et de le dire en implorant ce qui reste de sa vie tout en miettes devant elle, que cherche-t-elle à résoudre qui ne peut l’être ?

Visage, l’on ne sait pas ce qu’on révèle à l’autre, au proche qui guette en vous les bribes d’espoir, l’effacement des douleurs, ce qui va durer malgré toutes les morts. Visage ensemencé de rides – cela faisait des décennies qu’ils vivaient là, dans le village, et chaque épreuve creusait la peau, laissant dans le visage le regard de plus en plus seul célébrer la vie. Visage, elle tourne dans la cuisine, elle se détourne pour ne pas pleurer, elle voudrait se raccrocher à tout, à rien, à ce qui se dérobe dans le corps, dans la lumière du dehors.

On n’apprend jamais cela qui fait la rupture du monde, quand bien même on l’aurait voulu, on reste démuni, anéanti, on se détourne, on s’agrippe à la solitude, à ce qui fait à travers le corps la douleur. Nos visages sont arrachés à eux-mêmes, la peau couvre les plaies, elle ménage en nous des abîmes immenses, tout ce qui reste entre les mots. Parce que les mots ne peuvent rien recoudre des chairs. Seulement comme les regards appeler au sein de ce qu’on croit être le vide, cette ultime lueur là-bas, dans l’infini du temps.

Je me souviens de son visage avant, peuplé des rides heureuses, comme un bouquet que le temps préserve. Je me souviens d’avant cela qu’on a mal à dire, qui dessèche l’âme malgré tout ce qu’on écrit sur les paysages des vies. Il y a la rondeur et le sourire simple des gens qui vivent modestement dans les villages. Il y a cette quête sublime dans les yeux, comme une source indéfinie, qui répand sur les rides encore une joie neuve. Et on pense alors que cela ne s’arrêtera pas. Comme au matin le jardin buvant la rosée nouvelle. Elle dit : “ Je vais préparer la chambre ”, elle déplie les draps, ses gestes font des guirlandes dans la lumière.

Écriture le 02/07/25