Visage (5)

On va dans ce village, c’est encore, en ces temps, comme une expédition, voir les cousins. Qui ont aidé mes parents pendant la guerre, le lait, le beurre, toute la ferme à portée de moto.

Maintenant c’est l’auto qui nous y emmène, les grands bâtiments, les hangars et la grande cour en pente. Les cousins, c’est une tribu, mon père dit : “ le père S. c’est le patriarche ”, mon père a du respect dans la voix.

Il y a tous les bonjours, toutes les embrassades, j’ai du mal avec les prénoms de tout le monde, j’ai peur de la multitude, de ne pas saisir les différences. Nous nous retrouvons à une grande et longue table, chez les parents, chez les plus vieux, avec tous les enfants, et ceux d’après, ceux mêmes plus jeunes que moi. Tout au bout, la grande cheminée qui l’hiver crépite dans ses braises, qui rehausse la chaleur humaine.

J’ai peur de ces repas, de l’ennui qui m’enveloppe, de cette longue durée où il faut bien se tenir, se taire souvent, manger avec politesse. Je me souviens que je n’aime pas manger, pas attendre ce temps comme un rien qui s’écoule. J’ai le souvenir de ce rien comme un décor, des longs moments où les femmes et les hommes peuplent de leurs paroles le vide entre eux, racontent ce qui peut l’être, la bienséance des partages, le maintien des images entre soi, de l’un à l’autre.

Ce qui reste de ces repas, c’est au bout de la table Eugène et Marie-Josèphe, ceux qui nous accueillent, ils ont l’âge de mon grand-père. Lui les cheveux gris, le visage allongé, labouré par les saisons, soleil et froidure dans les champs, la moustache fournie. Ce n’est pas son visage qui m’impressionne, mais les gestes qui le font vivre dans l’air, cela qui dodeline, qui bouge, cela qui fait comme un chant muet et une présence, une sorte de statue d’un autre âge mais qui serait vivante encore dans sa solennité. Visage plus que vivant même, qui impose sa trace au monde, qui dessine une solidité. Je le regarde à la dérobée, de loin, pour ne pas interrompre ou corrompre cette image qui bouge, qui dit de lui-même plus que des mots, la stature d’un temps qu’on croit immuable.

Puis elle, Marie-Josèphe, les traits mystérieux, dont la finesse m’échappe, j’ai le souvenir de lèvres minces, d’un front dégagé, barré de rides. Elle règne elle aussi, mais pas sur le monde, seulement sur le repas, sur les plats qui viennent, sur le bon déroulement. Elle a eu cinq enfants, la plus jeune des filles a sept ans de plus que moi, nous allons jouer tout à l’heure dans la cour, mais elle est grande, son corps me raconte des histoires inconnues, elle fait l’appétit de vivre. Je cherche dans les visages les parentés, ce peu qui passe d’une génération à l’autre, ce peu qui se souvient de ceux d’avant, des ancêtres. Je mesure les mélanges, ce qui dissout l’identité, la régénère. Elle, près de la cheminée, je la revois penchée vers l’âtre, qui brasse un peu les braises. Et il y a soudain des étincelles partout près de son visage, et c’est l’éternité de la lumière sur elle, à jamais dans ma mémoire.

Écriture le 24/07/25