Elles occupent plusieurs albums, tu as rangé toutes ces images qu’on a gardées, celles d’avant notre enfance, de ceux de la famille qui nous ont précédés, du temps d’avant notre rencontre, et celles de notre histoire.
Les plus anciennes ont été prises par des photographes, celles d’avant, d’avant que les images soient à portée de tous. On passe du noir et blanc à la couleur, puis le cortège s’arrête, quand on passe au numérique et que, d’abord, on fait des albums de voyage sur un CD, avant de peupler les mémoires d’ordinateurs qu’on explore rarement. On mesure les grands moments d’émotion, la rencontre amoureuse, les enfants. Les photos de famille ne montrent pas la mort, mais les voir c’est aussi rencontrer l’absence obsédante de tous ceux en allés, dont il reste les sourires sur le papier, les corps mêlés aux paysages, au gré des saisons.
Je les regarde rarement ces photos, à cause de l’étreinte du bonheur passé et de la peur de ce qui s’est évanoui, et parce que la vie s’écrit en elles sans que l’on sache vraiment en discerner les lignes, les fondements. Parfois même, on ne se souvient plus de ces instants qu’on a rendus immobiles à jamais. À jamais, c’est-à-dire le temps que tient le papier, avant qu’il ne se désagrège. Et parfois aussi, on a perdu les noms de ceux dont on voit l’image. Il reste le témoignage d’anciens costumes, de certaines scènes, des maisons qu’on a transformées… On cherche des cohérences, des certitudes, les images servent à nous rassurer, dans le fil si fragile de la permanence du temps.
Et puis bien sûr, pour certaines, c’est toute l’aventure humaine qui jaillit : le premier sourire du bébé, ses premiers gestes, ses découvertes des fleurs, et le corps qui grandit, sa fierté d’être au monde, les premières amitiés de l’enfance… Les images sont le point de départ des rêves, on pourrait construire une longue histoire, à partir de leurs scènes en pointillés, qui ne saurait être la vérité du temps qui a passé, qui nous a forgés, dépouillés, creusé nos chairs.
Je les regarde ces images entre l’amour et la peur, entre les traces de notre vie et leurs absences immenses. Je les regarde cœur serré, entre bonheur et douleur, cherchant à tâtons ce que je voudrais rassembler dont je ne sais même pas l’évidence, même pas la finalité. Il y a tous ces sourires des enfants, toute cette confiance des femmes et des hommes, ces instants d’eux qu’ils offrent au monde, tout ce que les images insufflent, au-delà de l’incrédulité des mots. J’en mesure l’exception, cette sorte de creuset qui nous fait naître, qui dresse un chant contre la solitude et notre fin.
Écriture le 21/10/25