Les monstres

L’hiver, dans la chambre de l’enfance, quand le corps s’est replié contre le froid, et malgré la veilleuse allumée toute la nuit, j’ai peur.

J’ai dû certainement passer des nuits paisibles, mais la mémoire a gardé trace de celles où je ne m’endors pas, où je crois voir des monstres tout autour du plafond, où tout s’effondre, où je crains que tout ne s’arrête d’un coup, ma vie même et le monde.

Parfois je crie, ma mère vient, elle passe sur mon front sa main douce, elle parle, elle raconte encore une histoire pour que je dorme, j’écoute, les images terrifiantes s’éloignent lentement, elle dit les légendes, les contes, l’univers de la magie des mots qui me prennent avec eux et m’emportent je ne sais où, mais ailleurs, dans la lumière, à l’abri des cauchemars de la nuit.

Les monstres sur les murs qui courent, je ne sais les décrire, ils sont là c’est tout, volatiles, ils portent contre moi tout le malheur des jours, toutes les maladies possibles. Ma mère s’inquiète, elle fait venir le docteur, elle ne comprend pas l’agitation extrême de son enfant. "Il est nerveux, ça va passer avec l’âge…" Les nuits qui suivent, je me tais dans le froid, j’ai peur qu’on m’emmène ailleurs, je regarde les monstres voler dans ma tête, tout autour, je veux les regarder en face, jusqu’au sommeil qui va venir, qui tarde. Sous les draps, les couvertures, mes pieds froids touchent la brique encore un peu chaude. Il faut attendre, la peur vient sur moi, mer sombre entre les douleurs, il faut attendre la délivrance, perdre pied, se dissoudre, s’anéantir.

Voit-on vraiment la vie passer, les saisons se multiplier, dans le chaos des gestes. Toutes les existences se ressemblent, prises dans les contraintes, le déroulé du temps, chacune est singulière pourtant, sinon la vie ne serait pas. J’ai vécu des saisons comme chacun pris par la vie, ou ce qu’on croit l’être. Les fulgurances de l’amour, l’incandescence poétique, les amitiés denses, et tout ce que j’ai grâce à cela fait émerger modestement au monde, tout ce que j’ai pu tisser avec vous tous au long des années, sans trop savoir, au cœur souvent des incertitudes, tout cela qui a nimbé les jours, m’a fait oublier les monstres de l’enfance.

Ils reviennent pourtant avec l’âge, avec la finitude du corps, avec ce qu’on avait cru maîtriser et qui s’échappe. Qu’est-ce qui est la part de soi et la part du monde, dans ces terreurs qui reviennent ? Quelles images nous hantent, auxquelles on ne voudrait plus croire ? Je me réveille dans la nuit, habité par des monstres encore, cachés dans l’ombre et prêts à me détruire. Je ne les vois plus peupler la chambre mais ils sont là, comme si le cerveau avait gardé depuis toujours l’empreinte de la violence du monde au travers de moi-même. Je me réveille, le front baigné de sueur, tu m’apaises, la vie continue. Je n’ai jamais su comment faire vraiment pour que le bonheur m’irrigue longtemps, comment rompre l’étau des solitudes. Je sais ta présence, comme à jamais dessinant l’aube des vies, recouvrant les monstres d’une admirable musique.

Écriture le 23/12/25