Panneau de soie, ikat chaîne
Boukhara, Ouzbékistan
Pua kumbu, ikat chaîne
Iban, Sarawak, Malaisie
Fresques de l'abside
Kobayr (Arménie)
Coiffe de deuil
Mazières sur Béronne
Il n'y a jamais...
Poème (Rémy Prin)
Voussure du portail
Foussais
Tissu de flammé, ikat trame
Charentes, France
Détail d'une robe, ikat chaîne
Urgut, Ouzbékistan
Saintongeoise
Détail de la coiffe
Détail d'un sarong, ikat chaîne
Sikka, Flores, Indonésie
Motif à l'araignée, ikat trame
Okinawa, Japon
Bestiaire au portail sud
Aulnay
Les églises du monastère
Noravank d'Amaghou (Arménie)
Hinggi kombu, l'arbre à crânes, ikat chaîne
Kaliuda, Sumba, Indonésie
Carré du marais
St-Hilaire la Palud
Visage
San Juan de la Pena (Aragon, Espagne)
Nous tentons...
Poème (Rémy Prin)
Détail d'un khatchkar
Gochavank (Arménie)

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

La tarte aux bleuets

Les amis de Québec nous avaient dit “ Nous irons en Charlevoix, c’est une région si belle... ” Suffit-il de la beauté pour se souvenir ?

Qu’est-ce qui nous marque, d’une manière si dense qu’après plus de quarante ans on se souvienne encore des instants, de la quiétude d’exception, de la lumière ? Je tente à grand-peine d’assembler des fragments de mémoire qui s’échappent, de les articuler, d’en refaire une histoire de son début à la fin.

Mais l’effort reste vain. De ce jour, j’ai gardé des images. Certaines dans des lieux, comme cette exposition à Baie Saint Paul, où je revois de grandes œuvres aux murs que je crois textiles, mais sans être assuré qu’elles le soient. L’espace de ces salles me baigne encore, mais l’espace seul. D’autres sont des images diffuses, comme cette sensation de lumière si particulière, fine, aiguë, qui se disperse sur toutes choses, du lointain des paysages lavés de brume – et des hauteurs on devine le grand fleuve peuplant le monde – aux moindres détails que la lumière révèle vraiment, comme ces touffes d’arbustes qui ne savent pas grandir, où l’on cueille à pleines mains les bleuets.

Était-ce au parc des Grands Jardins que nous avions marché, dans la presque nudité de la fraîcheur des pierres, une sorte de poussée minimale de la végétation qui faisait pressentir l’hiver. Mais il y avait ces touffes aux fruits comme nos myrtilles, d’un bleu indéfinissable qui aiguisait le désir. Sitôt cueillis, ces bleuets nous comblaient de saveurs, et c’était la fraîcheur en nous, à peine acide de la terre longtemps durcie par le froid. Dans ce parcours de hauteur en hauteur et d’un étang à l’autre, on marchait vers l’origine, sur un itinéraire des premières nourritures de la nature. Cette image-là, des bleuets ramassés, juste goûtés, pour fugace qu’elle soit, s’est agrégée comme un puits d’écriture sans fond où je pourrais m’étancher des heures.

Je me souviens des noms aussi, Les Éboulements, le Cap aux Oies, certains associés à des paysages comme cette descente vers Saint-Joseph de la Rive, d’autres qui restent des mots seuls, en guirlande dans la tête, incertains, mais dont la musique m’attache à ce jour sans équivoque. On sait parfois pourquoi on se souvient : à Saint-Joseph de la Rive, il y a une boulangerie – une pâtisserie ? – qui vend des tartes aux bleuets. Je revois encore en détail la tarte et ses dizaines de bleuets cuits dans la pâte, luisants de sucre, devenus un peu violets, et qu’on dégustera tout à l’heure.

Ce sera avec des amis de nos amis qui ont une maison près du fleuve. D’où nous sommes attablés, dehors, dans le bonheur de l’été fragile d’ici, nous devinons l’Isle aux Coudres, dont on dit qu’elle fut nommée par Jacques Cartier – coudres comme l’arbuste qui y pousse, qui deviendra le coudrier, puis le noisetier. Nous goûtons la tarte aux bleuets avec lenteur, avec délices, fondus dans les couleurs exceptionnelles de cet endroit. Notre hôte enseigne à l’université Laval, à Québec. Nous parlons de la langue de France, du temps de l’histoire. Il est avide, comme tous ici, de ses origines, des lieux racines de sa famille en France. “ C’est à Nanteuil en Vallée, en Charente. ” — “ Mais c’est tout près de chez nous ! ” La tarte aux bleuets scelle cette promesse qu’en rentrant, nous irons à Nanteuil, pour la mémoire, pour le jalon d’amitié de ce jour. Et l’amitié fait les images plus intenses, elle recoud le temps, de la tarte aux bleuets, des siècles et des générations qui ont vécu de chaque côté de l’océan, elle tisse ces liens ténus des mots, encore.

Nous sommes allés à Nanteuil, nous avons visité les ruines de l’abbaye romane, acheté une carte postale dans la toute petite boutique. J’ai dit “ C’est pour envoyer au Québec ”, j’ai raconté un peu l’histoire. La dame émue m’a répondu : “ Mais il en vient ici, des Québécois, ils cherchent leurs sources... ”

C’était cela sans doute se souvenir, garder des sources, de celles qui font d’un ruisseau, rivières et fleuves, sautant d’une part de la terre à l’autre, dans l’exactitude de la lumière aimée qui garde à jamais les images.


En 1986

Écriture le 14/07/22

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