Détail d'un sarong, ikat chaîne
Sikka, Flores, Indonésie
Nous tentons...
Poème (Rémy Prin)
Fresques de l'abside
Kobayr (Arménie)
Tissu de flammé, ikat trame
Charentes, France
Détail d'une robe, ikat chaîne
Urgut, Ouzbékistan
Coiffe de deuil
Mazières sur Béronne
Carré du marais
St-Hilaire la Palud
Détail d'un khatchkar
Gochavank (Arménie)
Saintongeoise
Détail de la coiffe
Bestiaire au portail sud
Aulnay
Visage
San Juan de la Pena (Aragon, Espagne)
Voussure du portail
Foussais
Motif à l'araignée, ikat trame
Okinawa, Japon
Les églises du monastère
Noravank d'Amaghou (Arménie)
Il n'y a jamais...
Poème (Rémy Prin)
Pua kumbu, ikat chaîne
Iban, Sarawak, Malaisie
Panneau de soie, ikat chaîne
Boukhara, Ouzbékistan
Hinggi kombu, l'arbre à crânes, ikat chaîne
Kaliuda, Sumba, Indonésie

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Vers Savannakhet

À Pakxong, nous prenons le petit déjeuner dans le resto d’en face, sorte de grand hangar ouvert sur la route.

Le jeune homme qui est là nous apporte une confiture d’ananas, et va nous chercher des bananes en moto, rien que pour nous. Nous sommes seuls, moment délicieux du voyage où le temps s’arrête, où rien ne compte que ce geste de simplement se nourrir, de goûter ensemble le calme et cet ailleurs du monde que l’on quête sans le trouver jamais vraiment.

On lui demande, au jeune homme, les heures des bus pour Savannakhet – “ sept, huit, neuf... ” il rit. Nous partons à pied vers la petite gare routière, une petite place empoussiérée, nous attendons benoîtement, des gros tuk-tuk sont à côté qui se remplissent, qui s’en vont, nous guettons un gros bus, qui ne vient pas. Je demande à celui qui semble gérer le parking. En fait, c’est un tuk_tuk qu’il faut prendre, on grimpe, ça se remplit, bientôt douze personnes à l’arrière, nous partons, la chaleur monte, et la rumeur fébrile de l’Asie, si évanescente, si reconnaissable pourtant. Plusieurs arrêts dans le village, on accepte des gens, des colis, avant de partir vraiment, assez vite, moins de deux heures pour les quatre-vingts kilomètres qui restent. Service personnalisé, à fleur d’humanité, on s’arrête quand on veut, il suffit de l’avoir demandé au chauffeur. Il oublie parfois, alors une femme et son enfant lui rappelle, il rit, il fait marche arrière. À chaque pause, une nuée de vendeuses, avec leurs ailes de poulet grillé, et leurs tranches de fruits qui baignent dans l’eau d’un sac plastique…

Le midi, une fois arrivés, nous partons découvrir la ville, chercher un restaurant, mais aussi les traces improbables de la mémoire des mots qui ont longtemps résonné en soi, il y a des années :

La Dame on l’appelait, elle venait de Savannakhet. Son mari nommé à Vinhlong. Pendant un an on ne l’avait pas vue à Vinhlong. À cause de ce jeune homme, administrateur-adjoint à Savannakhet. Ils ne pouvaient plus s’aimer. Alors il s’était tué d’un coup de revolver. → Marguerite Duras, L’Amant, Éditions de Minuit, 1984, p. 109

Et dans ce film, India Song, “ Le chant de Savannakhet s'est arrêté avec les coups de feu. Comme si on avait tiré sur le chant de Savannakhet ”. Cette ville, peuplant dans une intermittence fulgurante l’absence terrifiante entre les mots, qu’on tente de renouer à ce lieu. Comme si l’on croyait que l’écriture s’articulait sur de vrais lieux, comme si le chant d’écrire cherchait toujours des appuis, des sources.

savannakhet 1

Nous partons dans la ville, et c’est la désolation, dans les rues à angle droit, de l’herbe qui pousse un peu partout, des déchets en tas un peu partout aussi, ceux qui s’accumulent sur les rives du Mékong, au-dessus des gargotes pas très nettes en terrasses. Une ville sans âme, sans circulation, comme délaissée d’elle-même. C’est dimanche, et je me demande naïvement si l’influence française se fait encore sentir. Au bout de la place, l’église Sainte-Thérèse, avec dans l’enclos une mauvaise réplique de la grotte de Lourdes. À l’intérieur, des jeunes filles qui décrochent de la voûte des rubans rouges et verts. Dans la rue plus loin, des maisons sans doute du temps des Français, de la colonie. Seuls quelques arbres très anciens déploient comme une sorte de majesté conviviale, troncs et branches, tissent comme une présence qui dépasse le temps.

savannakhet 2

 

savannakhet 3

On se met à l’ombre dans un temple, un moine m’aborde, mon nom ? Et quelles photos j’ai prises ? Je lui montre, nous sommes comme en saccades dans l’irréel. Nous allons rentrer, fourbus, sidérés de ce délabrement, de l’incohérence, de la saleté. On cherche à se remémorer l’écriture de Marguerite Duras, sans succès vraiment, la petite mendiante s’en est allée de la mémoire. Cette écriture qui hante ces lieux pourtant, comme un mirage, comme la réalité sublime qu’elle incarne. Qui laisse à terre comme un joyau impossible.

En 2018

Écriture le 06/05/2025

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