Sur la photo : les galettes

Nous sommes en juillet 1976, c’est ce qui est écrit sur la diapositive. Le bleu du ciel, le vert des arbres et le pré à l’herbe déjà desséchée.

Au milieu de la photo, sur le chemin, entre le soleil et l’ombre, trois jeunes femmes avec à leurs côtés une petite fille. Je ne les reconnais pas, la vue est prise de trop loin et la mémoire est en morceaux, des amies en allées peut-être avec ces années longues qui me séparent de l’instant de l’image. Chacune tient devant elle, avec presque précaution et fierté, une ou deux tôles emplies de pâte à galette. Elles viennent de chez nous et s’en vont vers le four à pain du voisin, qu’on a remis en route pour l’occasion.

L’occasion, c’est l’inauguration de l’exposition d’été dans notre atelier de tissage. Je crois me souvenir qu’il s’agit cette année-là de L’enfance écoute : Luc Bérimont, Guillevic et d’autres amis poètes m’ont envoyé des comptines, on a rassemblé des livres pour enfants, fait appel à la bibliothèque de Saint-Jean d’Angély, à des jeunes de Cognac pour dire des textes. Il y a dans l’événement de la naïveté et de la ferveur, et la foi de l’impossible, de convier un peu ce village à renaître, d’affirmer que la culture peut se vivre ici aussi, à l’écart, dans son exigence vivifiante. Deux cents personnes viendront devant la maison partager les chansons et les parts de galettes de Saintonge, les comptines et les mots des enfants, et la soirée longue dans la douceur de vivre.

Les galettes, Madeleine en a préparé la pâte, en la brassant longuement avec les mains dans d’immenses bassines. Puis on l’a étalée sur les tôles, ces plats circulaires traditionnels qu’on va placer dans le four. Avec Élie, le mari de Madeleine, on a préparé ce four, fait brûler dedans deux fagots, puis ramené les braises à l’entrée, pour que la chaleur se maintienne bien. Et l’on place huit tôles côte à côte par fournée, ce qui fera huit galettes, soixante-quatre parts. Toute la journée on fait ainsi, les jeunes femmes apportent les tôles, et remportent les galettes une fois cuites, six à sept fournées en tout… Voilà ce que dit la photo, l’incandescence des bonheurs à l’abri dans la nostalgie lointaine du temps, de la vie qui s’est écoulée, de la mémoire qu’on a perdue, des gens sur la photo, de ces grands arbres aussi tout au milieu du grand pré qu’on a supprimés ensuite, sans qu’on sache vraiment quand. On croit le paysage immuable, mais la fébrilité des hommes le transforme, le taraude.

Je regarde cette image longuement, je recouds en moi les instants, je les tisse, je cherche à nouveau un peu de leur vie, un peu de cet assemblage qui a fait que je les ai gardés en moi, qu’ils sont restés depuis des décennies gravés dans mon terreau intérieur. Je ne trouve pas vraiment de réponse à cette cohérence fulgurante des moments, qui les fait se déposer à jamais dans les souvenirs.

Mais j’ai le sentiment d’un autre monde, que l’image renvoie, comme d’une perte irrémédiable du temps en allé, mais bien plus encore d’une rupture dont on n’a pas pris conscience et qui semble évidente, aujourd’hui que je vois ces instants sur l’image. Rupture que je ne saurais décrire avec précision, qui tient de l’évidence des sourires des jeunes femmes, des paysages plus emplis des arbres et des lignes douces, de tout ce qui gonfle à partir des couleurs et des lumières sur la photo, et qui semble comme une vie à venir. Rupture, parce qu’on se demande, avec intensité et douleur parfois, si l’on a bien été à la hauteur, de ces espoirs et du temps qui a coulé sur nous, qui a réduit nos rêves, désemparé la confiance, rongé cette incandescence dont l’image et nos regards sur elle témoignent.

Écriture le 14/10/25

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