Il n'y a jamais...
Poème (Rémy Prin)
Fresques de l'abside
Kobayr (Arménie)
Détail d'un sarong, ikat chaîne
Sikka, Flores, Indonésie
Saintongeoise
Détail de la coiffe
Panneau de soie, ikat chaîne
Boukhara, Ouzbékistan
Détail d'une robe, ikat chaîne
Urgut, Ouzbékistan
Motif à l'araignée, ikat trame
Okinawa, Japon
Détail d'un khatchkar
Gochavank (Arménie)
Voussure du portail
Foussais
Bestiaire au portail sud
Aulnay
Carré du marais
St-Hilaire la Palud
Coiffe de deuil
Mazières sur Béronne
Les églises du monastère
Noravank d'Amaghou (Arménie)
Nous tentons...
Poème (Rémy Prin)
Pua kumbu, ikat chaîne
Iban, Sarawak, Malaisie
Visage
San Juan de la Pena (Aragon, Espagne)
Tissu de flammé, ikat trame
Charentes, France
Hinggi kombu, l'arbre à crânes, ikat chaîne
Kaliuda, Sumba, Indonésie

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Second village, la colline

On part de la maison. Quelques pas, et la grande corolle des branches, au-dessus de nos têtes, qui se sont rejointes pour les bienfaits de l’ombre d’été.

Et l’ancien puits à gauche, l’un des deux points d’eau du village, où l’on puise encore, avec les voisins, dans les années de sécheresse, pour l’arrosage.

Et puis, tout à côté, le souvenir d’un grand tilleul argenté, qui avait été frappé par la foudre quelque temps avant que nous arrivions ici. Le tronc fendu, il s’en était réchappé vaillamment, avant que le paysan, quelques années plus tard, l’abatte pour faire à son champ gagner quelques mètres carrés. Champ qu’il laissera bientôt en jachère… Mais le végétal sait parfois résister, ici en bordure du champ, sur quelques dizaines de mètres, une palisse a grandi, de frênes surtout, qui protège du vent et fait l’ombre quand on passe.

Nous avons marché cent mètres peut-être, et c’est un autre monde, la terre paysanne écrite saison à saison, les champs qu’on cultive et les abords qu’on laisse, qu’on laisse vivre un peu, s’ils n’empiètent pas trop. Nous sommes sur cet étroit chemin qui, il y a plus de cinquante ans, avait été goudronné une fois, dans l’euphorie du remembrement. Aujourd’hui, seules les pierres apparaissent où passent les roues, avec, au milieu, une grande pousse d’herbe que les employés de la commune viennent faucher au printemps. Rares roues de tracteurs, de voitures, le chemin ne dessert que les parcelles qui le bordent.

Voilà, nous sommes au pied de la colline, le chemin monte maintenant, si peu, peut-être quinze mètres en hauteur, à peine de quoi s’essouffler même à marche rapide. Il n’y a plus de palisses, plus aucun arbre, seulement ces grandes pièces de terre – plusieurs dizaines d’hectares – cultivées d’orge, de blé, de tournesol, parfois de colza. Et depuis peu, des vignes qu’on plante, le marché du cognac en Asie aidant.
Cent mètres de montée à peu près, et le chemin tourne à droite et continue plus doucement sa pente. C’est là où l’on s’arrête pour une pause, depuis plus de cinquante ans et les milliers de fois où nous sommes venus là. On se retourne, et tout a changé du paysage, le corps maintenant découvre l’espace, il baigne dans l’air et les lignes lointaines et douces qui font l’horizon qu’avant on n’imaginait même pas. Du plus près au plus loin, notre maison, celles des voisins, que les arbres pour partie enveloppent, et puis la trouée qui découvre le bourg et son église romane, et puis les rebords des autres collines, le village de Paradis, celui de Mortafond plus loin, et plus loin encore sur son mamelon, le bourg de Fontaine. On se tourne un peu vers le Nord, les bois taillis couvrent, de l’autre côté, la montée vers le Signal où d’autres villages encore s’égrènent à la vue sous le soleil…

Des milliers de fois, à toutes saisons, et jamais nos corps ne se sont lassés de cette vision, de ce partage en eux qui nous ont fait exister à cette terre. On montait à peine, et tout était différent dans les beautés du monde, dans la grandeur de la lumière autrement révélée. Tout était toujours semblable et tout changeait, des petites fleurs bleues et blanches en touffes sur les talus de février, dont je n’ai jamais su le nom, à l’élégance sombre des cardères de fin d’automne. Nous nous sommes nourris de ces modestes riens, nous savions bien que ce n’étaient ni les fleurs, ni parfois les oreilles du lièvre qui détalait devant nous, qui avaient de l’importance. Mais seulement notre regard ensemble sur eux, comme des marqueurs de nos journées, de notre vie lentement déroulée, qu’on regardait aussi de là-haut, quand on s’arrêtait pour la pause, pour voir encore, et la terre, et nous-mêmes.

Un jour il y a des années, du haut du chemin, on voit en contrebas des monticules de terre, en lisière d’une parcelle. On descend. On s’approche. Est-ce le soc du paysan qui a remonté quelque amas de pierres ? La terre excavée laisse voir les fondements d’un bâtiment – une villa gallo-romaine diront les archéologues. Nous tentons de comprendre ces vestiges de quelques pièces à vivre peut-être. Au sol, nous ramassons un morceau d’une grossière tuile, comme un trésor.

Nous sommes émus, comme devant une tombe qu’on aurait rouverte pour découvrir quelque secret ou quelque pan lointain de la mémoire. Ainsi donc, des hommes vivaient ici, il y a deux mille ans. Quelles étaient leurs cultures, leurs familles, leurs amours… ? Ce qu’on a appris dans les livres qui soudain s’incarne et questionne. On revient plusieurs fois, quelques semaines et le chantier de fouilles est recouvert, la vie des céréales reprend ses droits. Personne ne laisse trace visible longtemps dans la terre, il faut enlever les alluvions des siècles. Deux mille ans, une centaine de générations, on ne saura jamais rien de cette chaîne humaine, à part ces traces mises au jour, retournées à la nuit. Quand nous montons sur la colline, à mesure que nous avançons dans notre propre temps, j’ai le respect de plus en plus marqué pour cette terre, ce qu’elle nous a dévoilé, d’elle et de nous, comme un amour indicible.

Écriture 13/02/22

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